Lui :
C’est l’aube. Le soleil peine à se lever mais déjà la rosée disparaît. Les vagues, imperturbables, ne semblent pas s’être couchées. En se concentrant, il peut entendre beaucoup de choses de cette falaise. Les herbes qui tanguent en se frottant les unes aux autres et les insectes qui profitent des premières matinées ensoleillées. Cette année encore le soleil a su se faire attendre, mais par ici, on est habitué. Au loin, les mouettes s’amusent : elles cherchent leur petit déjeuner. Elles le trouvent sans peine. Quand le vent est doux et bien orienté, leurs battements d’ailes rythment cette nature capricieuse. L’une d’elle pousse des cris, elle a faim surement. Parfois on entend les pas de promeneurs matinaux. Mais aujourd’hui personne, juste la nature qui se repose, repue. Elle semble digérer ici tout ce qu’elle avale là-bas.
Le temps passe, tout change. Le soleil brule, les herbes sèchent sans broncher, les lièvres se cachent et les mouettes dorment, apeurées. Il y a beaucoup de bruit mais on n’entend rien. Des enfants crient et les parents grondent, des voitures klaxonnent et les conducteurs s’énervent. Tous sont en vacances mais aucun ne semble le savoir. Les promeneurs courent le long de la falaise et marchent à côté du chemin balisé. Les fumeurs fument et jettent leurs mégots à côté des poubelles. Et la nature se tait.
C’est lorsque le soleil se couche qu’il vient se promener sur cette falaise. Souvent, en contemplant l’horizon il pleure. Il a peur et ne peut en parler. Les rochers se tiennent droits, fiers de résister depuis si longtemps. Ils lui redonnent espoir, il se dit que c’est possible, qu’on peut résister. Alors ses yeux regardent autour de lui, plus près, dans le monde des hommes et il recommence à pleurer. De tristesse, de dépit ou de désespoir.
Aujourd’hui, s’il est là, ce n’est pas pour assister impuissant à ces choses qui se perdent. Il a fait une erreur. Avancer, courir parfois, reconstruire, fuir et regretter. Tout cela lui a fait oublier une chose. Il est au bord de l’océan, au finistère de son vieux monde et encore loin des portes de ce qui suit. Il a cru, impressionné et admiratif, que la distance concrète pouvait être une barrière. Il n’y voyait rien d’insurmontable. Mais la seule vraie distance qui sépare les hommes, est le temps. Plus aucune chaîne de montagne, aucun océan et pas un seul désert ne semble résister à ses congénères. Mais face au temps, l’homme ne peut rien. Ballot, les bras immobiles le long de son corps, il se regarde périr à petit feu. Un voyage ne se termine donc jamais. Aujourd’hui, les voyages n’existent d’ailleurs plus vraiment en soit. L’aventure des longs chemins a cédé la place aux transports rapides. Les distances sont réduites à néant et le temps se retrouve tout puissant. Il y a des périodes trop longues qui ouvrent des plaies qu’on ne pourra pas panser, qu’il faudra oublier ou subir.
Elle :
Les bras de l’amant. L’oreiller de l’amant. Le matelas de l’amant. L’odeur, les mots, le réconfort, la chaleur tiède de l’amant. Comme un point plus qu’une virgule, comme une porte plus qu’un couloir. C’est la fin logique. Objet, pas du tout. Mais moyen certainement. Le besoin de le revoir avant d’ouvrir les valises et de tirer les conclusions. Savoir si l’amant fait parti du voyage ou s’il peut siéger à l’instant « i », dans l’hémicycle de la vraie vie. S’il peut faire partie des repères ou s’il doit juste être un prétexte pour se perdre. Voilà ce qu’elle se disait pour se convaincre plus que pour le constater. Avancer en donnant l’impression de fuir, après tout, il n’y a pas de mal à cela. L’essentiel est ce qu’on pense, ce qu’on vit plus que ce quiconque puisse en penser. Après-tout, il s’agit juste d’un instinct de survie un peu trop large pour le couloir étroit et délicat, aux murs finement décorés qui le renferme. Clairement ; un éléphant poursuivit par une souris, dans un magasin de porcelaine. Reléguer « lui » au rand de détail. Lui faire perdre toute importance en sachant le ménager, feindre plus que penser, ne pas trop en dire pour ne pas mentir. Vouloir le beurre de la meilleure des qualités et l’argent du beurre : pari impossible qu’elle veut s’obstiner à gagner.
Lui :
Résigné. A l’âge où l’on cesse de grandir et on commence à vieillir, il se rend compte qu’il a basé son futur sur des illusions. Il n’a pas été trop rêveur, il n’a pas rencontré les mauvaises personnes et n’a pas franchement fait de mauvais choix. Il est victime de la chronologie plus que du temps. Les perles ne se sont pas enfilées dans le bon ordre et il comprend désormais que pour pouvoir continuer, il va falloir casser le collier. Ironie du sort : cela lui fait penser à ce joli bracelet qu’il offrit un jour, qui fut porter un autre, qui rompit le suivant mais qui ne vit jamais venir le jour de sa résurrection. Chant du cygne prémonitoire ou hasard insolent de la vie, il préfère s’en tenir à la deuxième solution, juste pour pouvoir continuer, chaque matin, à se lever et chaque soir lorsqu’il le peut, à regarder les rochers, immobiles, résister au courroux imperturbable de l’océan.
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