dimanche 20 décembre 2009

Silva




Il faut traquer le loup jusqu'à l'épuisement. Suivre sa trace et remarquer les marques fraîches dans la terre humide, les brindilles cassées, les amas de poils gris blanc scintillant dans les ronces. Sentir aussi, la crasse et l'ammoniac, les relents de fer et de rouille des flaque de sang, là où il s'est arrêté. Avancer courbé, le visage tendu, éraflé par les branches basses, une main lancée en avant, l'autre bras s'arcboutant et battant le flanc, chassant les entremêlements de lianes et de jeunes pousses grasses. Se concentrer sur sa respiration, distinguer le fauve de l'humus, la mousse de la bête. Essouflé, la poitrine soulevée violemment, par à-coup, s'arrêter, écouter, scruter entre les rayons de soleil chaotiques les moucherons par milliers, à l'affut du moindre tremblement, du tressaillement de l'animal traqué. Etre à la fois prédateur et proie, penser pour deux, superposer sa fuite en transparence à notre course. On jalouserai presque la facilité de sa condition de bête chassée. Pour le loup, un but unique, tout son être tourné vers un point unique et aveugle, abandonné à l'instinct, plus rien autour de lui n'a d'importance.
La terre souffreteuse, le grain sec et râpeux des éboulis débordant sur le sentier, les champignons verts et gris saturant l'air lourd de leurs effluves viciées. La fiente graisseuse et les mares de boue grisâtres où se vautrent les sangliers. Relever la tête et contempler la lente danse des cimes, les moments de silence troublés par les craquements de la pousse millénaire. La clairière s'ouvre béante devant nous, inondée de lumière rouge. Des feuilles tournoient, s'enflamment et se consument en touchant l'herbe perlée. Au centre de la clairière, allongé sur le flanc, la tête reposant sur une souche, la bête attend, résignée. Le soleil incendiaire ravive sa crinière et sur ses yeux noirs passent un éclair.


S'assoir devant lui, le regarder, passer sa main sur les poils collés par le sang, entre ses oreilles. Le laisser s'endormir.